Comment
la t¨¦l¨¦vision devient un outil du pouvoir
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«L'un des sujets du film, c'est en tout cas
les nouvelles formes que prend la censure dans les grands m¨¦dias et notamment ¨¤
la t¨¦l¨¦vision et ça, c'est quelque chose qui m'int¨¦ressait depuis longtemps. Ce
sont des th¨¨mes aussi qu'avait abord¨¦s Pierre Bourdieu, le sociologue, ou des
journalistes critiques comme Serge Halimi, ou en Am¨¦rique du nord Noam Chomsky,
le linguiste, et en France, en tout cas en mati¨¨re de films ou de documentaires
ou de reportages, rarement ou jamais on n'avait abord¨¦ ces questions-l¨¤. Et, ça
me semblait important que le public puisse en prendre connaissance par le biais
d'un film. Il y a des nouvelles formes de censure qui se mettent en place dans
les grands m¨¦dias qui consistent ¨¤ inviter des intellectuels dissidents mais en
ne leur donnant pas la possibilit¨¦ de d¨¦velopper correctement leurs analyses et
je voulais que dans un film on puisse discuter ces questions-l¨¤.»
Le
metteur en sc¨¨ne Pierre Carles parle de son dernier film Enfin Pris.
Intelligent et provocateur, ce film pose des questions profondes sur la
t¨¦l¨¦vision aujourd'hui. Pourquoi est-ce qu'on a toujours ce sentiment de complicit¨¦
entre les journalistes de la t¨¦l¨¦vision et les id¨¦es reçues? Est-ce que leur
rigueur autoproclam¨¦e pour les d¨¦tails ne sert pas ¨¤ masquer les vrais
m¨¦canismes de pouvoir, selon lesquels les id¨¦es qui menacent ne peuvent pas
trouver leur place dans des espaces restreints ni dans des d¨¦bats anim¨¦s par
des pr¨¦sentateurs qui transmettent les pr¨¦jug¨¦s inh¨¦rents ¨¤ leur propre
position dans la soci¨¦t¨¦. L'explication des id¨¦es nouvelles est plus complexe
qu'un appel au consensus ¨¦tabli.
Carles
explore ces th¨¨mes ¨¤ travers le parcours de Daniel Schneidermann, un
journaliste de la t¨¦l¨¦vision française beaucoup vu sur TV5 dans l'¨¦mission
'Arr¨ºt sur images'. Avec une fine touche satirique, Pierre Carles montre
comment son ancien collaborateur, Schneidermann en l'occurrence, a commenc¨¦ sa
carri¨¨re comme critique acerbe du monde du pouvoir pour finir par le rejoindre.
«On vit dans une
soci¨¦t¨¦ o¨´ il est tr¨¨s difficile de ne pas retourner sa veste*, o¨´ il est tr¨¨s difficile de ne pas faire
de concessions, de compromis, o¨´ il n'est pas difficile, ou il est tr¨¨s
difficile... d'abandonner ses id¨¦aux de jeunesse, ses emballements de
jeunesse, voil¨¤, donc... Pourquoi, parce que... il y a deux choses: il y a d'abord
les gens qui acc¨¨dent au pouvoir, ¨¤ certaines formes de pouvoir comme c'est le
cas du journaliste vedette, Daniel Schneidermann, qui apparaît dans mon film. A
partir du moment o¨´ vous rentrez dans le syst¨¨me t¨¦l¨¦visuel, o¨´ vous ¨ºtes
pr¨¦sentateur vedette, vous avez des avantages li¨¦s ¨¤ cette fonction, vous
gagnez beaucoup d'argent, vous ¨ºtes connu, on vous commande des livres, vous
devenez jur¨¦ de prix litt¨¦raires, ou pr¨¦sident de prix litt¨¦raires comme c'est
le cas de Daniel Schneidermann, vous ne voulez plus perdre ensuite ces
avantages. Vous voulez les conserver donc vous ¨ºtes pr¨ºt ¨¤ tout pour les
conserver, et ¨¤ tout, ça veut dire y compris ¨¤ vous asseoir sur* vos convictions,
¨¤ vous asseoir sur vos discours pass¨¦s ou vos attitudes pass¨¦es avant que vous
ne fassiez de la t¨¦l¨¦vision. Donc, ça, c'est une chose, mais apr¨¨s, je crois
qu'on est tous concern¨¦s par cela, c'est-¨¤-dire, on est dans une soci¨¦t¨¦ o¨´ on
peut difficilement ne pas se montrer hypocrites, ne pas tenir un double
langage, ne pas jouer les
chauves-souris, comme le dit le psychanalyste*, c'est-¨¤-dire pr¨¦senter des
aspects ¨¤ certaines personnes et d'autres ¨¤ d'autres en fonction de nos int¨¦r¨ºts.
Je crois que ¨¤ la fois
c'est un comportement conscient et puis c'est aussi un comportement
inconscient. Je crois que c'est un m¨¦lange de tout cela. Pourquoi? Enfin, moi,
j'ai pas de r¨¦ponse ¨¤ cela. Moi j'ai pas de r¨¦ponse. Je constate. Moi je me contente
de constater, de livrer des ¨¦l¨¦ments factuels, des documents d'archives qui
montrent que ¨¤ une ¨¦poque on se comportait d'une certaine mani¨¨re avec les
patrons de m¨¦dias en ¨¦tant tr¨¨s critique ¨¤ leur ¨¦gard comme l'¨¦tait Daniel
Schneidermann avec Serge July, le patron du journal Lib¨¦ration et que quinze
ans plus tard, on se couche*
devant Jean-Marie Messier, le patron de Vivendi quand on l'accueille dans
son ¨¦mission et on lui cire
les pompes* et on se montre tr¨¨s complaisant ¨¤ son ¨¦gard. Voil¨¤, apr¨¨s,
pourquoi? Quelles sont les m¨¦canismes, tout ça... J'apporte quelques ¨¦l¨¦ments,
enfin, d'explication ou de tentatives d'explications, mais est-ce que ce sont
les bonnes, je ne sais pas.»
Son
style est loin de la lourdeur qu'on peut craindre sur ce sujet. Des montages
astucieux et surtout la candeur et la lucidit¨¦ des id¨¦es rendent le film
hilarant.
«Je crois que quand on
on fait un film, c'est quelque chose de tr¨¨s ¨¦goïste, hein... On a d'abord
envie de se faire plaisir. Moi, mon plaisir il passe par cela, par le fait de
faire des films comme ça, c'est-¨¤-dire en racontant des choses relativement s¨¦rieuses
de mani¨¨re ludique ou en tout cas en ne s'interdisant pas de le faire de cette
mani¨¨re-l¨¤. Donc, il y a des... je sais pas, il peut y avoir une certaine
dimension burlesque dans mon travail comme dans le film 'Enfin pris!'. Voil¨¤,
moi, c'est ce que je revendique en tant que que r¨¦alisateur, le droit de
pouvoir... de ne pas forc¨¦ment parler des choses graves de mani¨¨re
sentencieuse, p¨¦nible.»
Mais
si les journalistes de la Guinguette ont bien rigol¨¦, dans les grands journaux
on trouve tout ça pas drôle du tout! Certaines des critiques d'Enfin Pris
ont ¨¦t¨¦ tellement mauvaises qu'il est franchement difficile de croire ¨¤ la
bonne foi des r¨¦dacteurs.
«C'est plutôt de
l'autoprotection de leur part. C'est pas qu'ils ont pas compris, c'est qu'ils
veulent pas que l'on sache. Si Le Monde d¨¦nigre le film, bon, ça s'explique
parfaitement: Daniel Schneidermann, le personnage principal du film, il est
journaliste au Monde, par ailleurs, en plus d'¨ºtre animateur et pr¨¦sentateur de
l'¨¦mission Arr¨ºt sur Image, il est journaliste au Monde. Donc, c'est ¨¤ peu pr¨¨s
normal que Le Monde prot¨¨ge son employ¨¦, prot¨¨ge et ne le d¨¦nigre pas, et ne
dise pas ce qu'il y a dans le film pour que les gens aillent se faire eux-m¨ºmes
leur propre opinion et ressortent plutôt du film en se disant, 'Oui, ce type-l¨¤
n'est pas celui que l'on croyait', parce que ça rejaillirait sur Le Monde, le
fait de l'employer. On se dirait que Le Monde est peut-¨ºtre aussi un journal
qui nous trompe. Ca s'explique aussi dans les autres grands journaux. Je crois
que si Lib¨¦ration a ignor¨¦ la sortie du film, c'est parce que Serge July est
l'exemple parfait du retournement de veste, et on veut pas le rappeler.
On pourrait en parler
pour tout un tas d'autres journaux. Enfin, je pense que le film touche juste et
donc une mani¨¨re de l'attaquer, c'est de l'ignorer ou d'en parler n¨¦gativement
et l¨¤-dessus, on a ¨¦t¨¦ servis, mais c'est relativement normal. Enfin, il n'y a
rien d'impr¨¦visible l¨¤-dedans.»
Fortifi¨¦
par une r¨¦action beaucoup plus chaleureuse dans les cin¨¦mas eux-m¨ºmes, Carles
s'est d¨¦j¨¤ lanc¨¦ dans son prochain projet: le refus du travail dans nos
soci¨¦t¨¦s.
«Oui, il y a un film
en chantier qui est un documentaire autour de la question du refus du travail
et o¨´ on se pose des questions, on se demande pourquoi des gens, notamment des
jeunes gens, notamment des... les jeunes g¨¦n¨¦rations, il y a parmi ces gens-l¨¤
des positions de refus du travail. On ne veut plus aller travailler. On ne veut
plus aller occuper certains emplois. On veut plus aller perdre notre vie ¨¤ la
gagner dans des boulots pr¨¦caires et ces gens-l¨¤ sont jamais, ou rarement,
repr¨¦sent¨¦s ou entendus dans les grands m¨¦dias. Donc on s'int¨¦resse ¨¤ cette
question qui est relativement tabou, me semble-t-il en France, ¨¤ savoir que il
y a un refus du travail par une part de la population qui est minoritaire mais
qui est de plus en plus importante, et si ces gens-l¨¤ refusent de travailler,
refusent d'aller occuper ces emplois, c'est parce que les emplois qui sont
cr¨¦¨¦s aujourd'hui sont des emplois qui sont pas forc¨¦ment tr¨¨s ¨¦panouissants
pour les individus. Et on se pose quelques questions sur... On essaie d'aborder
ce th¨¨me-l¨¤ et c'est un film qui est ¨¤ nouveau un film de contre-information
dans la mesure o¨´ ce sujet-l¨¤ est relativement tabou.»
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